En cherchant la différence entre « décideur » et « décisionnaire » pour traduire « decision-maker », je suis tombé par hasard sur cet ouvrage (Les mots et leurs contextes, par Fabienne Cusin-Berche, Sophie Moirand, Florimond Rakotonoelina, Bernard Bosredon et Sandrine Reboul-Touré), qui effectivement parle de ces deux mots.  Je cite :

Par exemple, l’adoption des théories managériales, amorcée depuis une quinzaine d’années en France, a contribué à un enrichissement lexical dont les discours entrepreneuriaux témoignent. L’innovation linguistique, souvent inconsciente mais motivée par l’émergence de ces nouveaux référents conceptuels, s’est réalisée suivant les procédures traditionnelles, c’est-à-dire par la spécification de certaines unités déjà en usage, comme « manageur » ; ou par l’irruption d’un certain nombre de vocables, tels que « décideur ». Si ce dernier a surgi dans l’usage, c’est qu’il répond à un besoin extérieur à la langue; cependant d’une part le fait que ce soit « décideur » qui ait supplanté « décisionnaire » et non *décidant ni *déciseur relève lui de la langue ; d’autre part sa présence au sein d’un paradigme désignant les êtres humains assumant des responsabilités dans une entreprise provoque une modification des traits afférents à directeur, administrateur, gestionnaire, etc.

[…]

Cette présentation avait pour ambition d’apporter un éclairage sur le fonctionnement des systèmes lexicaux et sémantiques, à travers l’exemple de « décideur ». Elle voulait démontrer que le sens se construit à partir de l’interférence de plusieurs microsystèmes, et que sa découverte nécessite la réalisation d’un travail fondé sur l’articulation langue/discours, afin d’être en mesure de délimiter le sens en langue (voir la première partie). Ainsi, pouvant rendre compte du signifié de puissance, le lexicographe serait en mesure d’exhiber le noyau sémique (les traits permanents actualisés quel que soit l’emploi) et d’indiquer à titre de mentions complémentaires les sèmes spécifiques se manifestant en fonction des situations. Une description sémasiologique construite à partir d’un noyau faciliterait, me semble-t-il, l’appréhension d’emplois non encore attestés.

Hmm… J’ai quand même compris qu’il vaut mieux utiliser « décideur », et c’est ce que nous avons utilisé dans la traduction à e2f, après avoir bien entendu confirmé cela par un test de fréquence Google dans des contextes spécifiques.

Cependant, cela m’a fait penser à la manie qu’ont les agences de traduction multilingues de nous nommer « linguistes ». Nous, linguistes ? Euh… la personne qui a rédigé l’extrait ci-dessus est un(e) linguiste, mais nous, nous (ne) sommes (que) des traducteurs, des relecteurs, et (surtout) pas des linguistes.

Nous faisons notre possible pour utiliser la terminologie, la grammaire, la ponctuation, le style appropriés, mais nous ne sommes pas des linguistes. Nous ne nous intéressons pas au sens profond des mots, à leur étymologie, leur formation, leur devenir (ou si nous le faisons, c’est par nécessité ou par goût, et généralement de façon superficielle). Ce qui nous intéresse, ce qui nous concerne, c’est le message source et sa retranscription dans la langue cible.

Agences multilingues, arrêtez de nous étiqueter « linguistes ». Ce mot n’est ni péjoratif ni réducteur, mais il ne correspond ni à ce que nous sommes, ni à ce que nous faisons !